Chapitre 20 : Le Choc Final

« L’Ordre… c’est… »

Le murmure de Laurent résonna sur le pont rouillé, une voix faible luttant contre la vacuité de la mort. Solis se jeta en avant, l’adrénaline pompant dans ses veines. Il ne regardait plus Valois et ses agents figés sur la coque, ni Chevalier, le visage crispé par l’effort d’un triomphe imminent. Seul Laurent comptait, cet enfant revenu du seuil du néant pour cracher une vérité qui avait coûté des années de faux-semblants et de sang.

Solis se laissa tomber à genoux près de l’enfant, négligeant la douleur lancinante dans sa propre épaule. La petite caméra de Chevalier, qu’il avait placée sur un treuil, filmait l’instant, alimentée par la puissance du choc électrique. Solis avait forcé cette scène. Il devait obtenir le Nom.

« Qui, Laurent ? Dis-moi le Nom ! » Solis ne criait pas, sa voix était une supplique urgente, proche d’un secret partagé.

Laurent cligna des yeux, un mouvement lent et laborieux. Ses iris bleus, d’un froid glacial, cherchaient une ligne invisible au-dessus de Solis, la trace de ce qu’il venait de voir « là-bas ». La fine onde sinusoïdale sur le moniteur de Chevalier était toujours présente, lutte fragile contre la platitude fatale. Le temps se comptait en battements de cœur, une poignée, peut-être moins.

Valois, sur le pont, rompit son immobilité. Son visage était une fresque de rage et de terreur. Elle avait perdu la main sur la confession, mais elle pouvait encore détruire la preuve humaine.

« Lancer ! Neutralisez le Cartographe Négatif ! Maintenant ! » L’ordre claqua. Elle ne voulait pas que Chevalier soit un témoin du Protocole 10, ni qu’il survive pour raconter comment la Commandante Valois avait laissé un suspect pratiquer cette résurrection illégale.

Les deux agents de Lancer, sortis de leur torpeur momentanée, avancèrent vers Chevalier. Leurs armes étaient pointées, non pas sur Solis, dont la révélation médiatique était imminente, mais sur le médecin criminel.

Chevalier était un homme de science et d’obsession. Aux yeux du docteur, cette interruption n’était pas une menace pour sa vie, mais un sabotage de l’ultime récolte de données. Il n’avait vu et entendu que l’onde de Laurent, le signal de sa réussite. Les fusils pointés sur lui n’étaient que des bruits de fond dérangeants.

« Non ! Ne touchez pas à mon champ d’étude ! » protesta Chevalier, se jetant sur sa mallette, malgré sa jambe blessée et les menottes.

Laurent ouvrit la bouche pour la seconde fois. Sa respiration recommença, un râle qui pinçait de douleur. Solis se rapprocha.

« L’Ordre… c’est… la Matrice, » articula faiblement Laurent.

« La Matrice ? Qu’est-ce que tu veux dire ? » Solis déglutit, l’information était vague, mais elle commençait à prendre forme.

Valois se rua vers Solis, ses bottes résonnant sur la tôle. Elle savait qu’elle n’avait plus le droit d’utiliser son arme. Elle devait prendre le corps, l’étouffer et récupérer les preuves.

« Solis, écartez-vous du sujet ! Il est en arrêt ! » Valois essayait de faire passer Laurent pour mort, ignorant le faible bip du moniteur.

« Il est en train de parler, Valois, » cracha Solis, gardant son corps entre la commandante et l’enfant. « Vous l’entendez ! Il est revenu pour le Protocole 10 ! »

Laurent trembla. Le rythme cardiaque sur l’écran diminua brusquement de moitié. L’onde devint sinueuse. Solis savait ce que cela signifiait : l’épuisement total du myocarde. C’était la fin. Pas de retour possible après ce cycle.

« Le Nom, Laurent ! » Solis se pencha, poussant. « Donne-moi le Nom ! »

Laurent leva une main tremblante vers Solis. Ses yeux s’agrandirent, remplis d’une compréhension totale—non pas de l’identité du coupable, mais de la futilité de l’information. Laurent n’était pas là pour livrer la vérité à Solis, mais pour achever sa mission : donner à « L’Ordre » l’information que Solis devait connaître avant sa mort.

« Le secret… est… » commença Laurent, sa voix s’éteignant dans une toux sèche.

À ce moment-là, les agents de Lancer atteignirent Chevalier. Le premier agent le repoussa violemment de sa mallette pour neutraliser la menace électrique. Chevalier s’effondra, son visage se tordant de vengeance.

« Vous n’aurez pas mon étude ! » hurla le Cartographe Négatif.

Les menottes attachaient sa main gauche au défibrillateur. Dans un sursaut de haine pour ses bourreaux—et d’une obsession scientifique pure—Chevalier réussit à se redresser de justesse, utilisant son corps comme levier. Le moniteur du défibrillateur, qu’il venait de réarmer en charge maximale, affichait 360 Joules. Il n’avait pas l’intention de réanimer.

D’un coup sec, malgré les agents qui le maîtrisaient, Chevalier frappa le bouton de choc. Non pas sur Laurent, mais sur les câbles eux-mêmes.

KRRWWRRSSHHH !

Le choc maximal se déchargea. Cette fois, ce n’était pas un éclair de vie, mais une déflagration d’énergie pure. Une vague de surtension frappa le moniteur cardiaque, l’anéantissant.

L’onde cardiaque de Laurent—le fragile bip—fut submergée non pas par l’arrêt, mais par la distorsion absolue. Le moniteur cracha une brève séquence d’interférences, un bruit strident qui brisa le silence clinique.

Solis protégea Laurent des éclaboussures d’étincelles qui s’échappaient des câbles endommagés. En une fraction de seconde, il comprit l’acte de barbarie scientifique de Chevalier. Ce n’était pas la mort, c’était la désintégration des données. Chevalier venait de s’assurer que personne ne lirait l’onde cardiaque de Laurent au moment de sa mort, rendant l’autopsie et la lecture des preuves médico-légales sur le Protocole 10 impossibles. C’était la destruction totale de l’échantillon.

Chevalier cracha du sang, son rire, mélange de folie et de fierté, se figeant sous la crosse de l’agent qui le frappait pour le stopper. « C’est fini ! Je l’ai effacé ! »

Mais dans le chaos de l’interférence électrique, alors que le moniteur disjonctait, Solis vit, très brièvement, une séquence numérique défiler sur l’écran brisé. Chevalier avait forcé un message codé dans la fréquence même de la décharge.

Le message, clignotant en rouge vif sur le fond noir de l’écran détruit, était un leurre numérique, un signal d’urgence intégré au Protocole 10 que Solis avait vu utilisé par le Cartographe original.

9 PLAISANCE, B5, SAINTE-PÈRES, H3.

Solis enregistra le code, sa signification frappant son cerveau comme un coup de poing. C’était l’adresse inventée par Marie-Ange lors de leur fuite, la seule adresse qui n’était pas dans le système de Lancer. Il l’avait donnée à la presse. Chevalier avait utilisé l’ultime énergie de Laurent pour la diffuser. Pourquoi ?

Solis revint à Laurent. Le moniteur était noir. Il n’y avait plus de rythme sinusoïdal. Plus rien. Le corps de l’enfant était détendu, le visage figé dans une expression de paix trompeuse qui ne mentait plus. Solis posa deux doigts sur l’artère fémorale. Rien. L’enfant était parti. Définitivement. La mort, cette fois, était totale, sans rappel possible.

Solis se redressa, la rage le submergeant. Il avait perdu. Laurent était mort avant de livrer le Nom, et Chevalier avait détruit la preuve scientifique de l’interrogatoire létal. Solis était au milieu d’un champ de bataille de sa propre création, cerné par Valois et Lancer.

« Fin de la mascarade, Solis ! » aboya Valois, son arme pointée vers la tête de l’enfant. « Vous êtes en état d’arrestation. Laissez le corps et le carnet ! »

Solis se redressa, jouant le jeu de la panique. Il venait d’obtenir l’adresse codée. Il ne pouvait pas l’utiliser comme une preuve, mais il pouvait l’utiliser comme une diversion.

« Base Alpha 9 Plaisance, Bâtiment 5 ! » hurla Solis, pointant du doigt les restes du défibrillateur de Chevalier. « C’est là que L’Ordre a tout caché ! Le Nom, le Procureur, l’enfant ! Le Cartographe Négatif a transmis les coordonnées par son propre protocole ! »

Valois s’arrêta net. Elle regarda Chevalier, maîtrisé et crachant des insultes, puis l’écran noir du moniteur. Le code 9 Plaisance était la fausse piste que Solis avait déjà brûlée dans la presse deux chapitres plus tôt. Valois avait cru la dissimuler. Maintenant, Solis la révélait ici, sur le pont, comme la preuve ultime. Elle hésita. Si cette adresse était réelle, elle devait la sécuriser avant que Solis ne la fasse fuiter.

« Vérifiez l’information ! » ordonna Valois à son opérateur radio, toujours sous le choc de l’échec.

« C’est réel, Valois ! » insista Solis, sachant qu’il n’avait qu’un instant. « Il me l’a dit avant de mourir ! Le Nom est dans le Bâtiment 5 ! »

Valois fit un pas vers le corps de Laurent, ses yeux fixant Solis. « Vous mentez. Vous fabriquez cette confession. »

« Alors, venez vérifier ! » Solis recula, le carnet de l’enfant infiltré (l’Annexe M arrachée) pressé contre sa poitrine. « Mais ne me laissez pas partir avec ! »

Valois ne réagit pas aux menaces. Elle ne pouvait pas se permettre de se concentrer sur Solis quand un nouveau leurre, aussi invraisemblable soit-il, venait d’être « révélé » par le Cartographe Négatif lui-même. Si le code était réel, si Chevalier avait utilisé son dernier souffle pour l’envoyer, il fallait y aller.

Un sifflement aigu parvint du quai. Valois recevait des informations. Lancer avait déjà commencé à déployer des zodiacs pour l’assaut final, mais elle devait donner un nouvel ordre. La survie de L’Ordre passait avant la capture de Solis, s’il y avait un risque que le Nom soit révélé au 9 Plaisance.

« Lancer, retirez les agents du navire. Bloquez uniquement les accès de fuite de Solis et du cadavre, » ordonna Valois, la voix rauque. « Unité d’assaut, mettez le cap vers 9 Plaisance ! Sécurisez le Bâtiment 5. »

Solis réalisa que Valois mordait à l’hameçon. Elle ne pouvait pas ignorer une piste qui venait soi-disant du code morse du défibrillateur de Chevalier.

« C’est ce que L’Ordre veut, inspecteur. Le Nom est là ! »

Solis jeta un regard à Chevalier, toujours à terre. Le docteur lui rendit son regard, un éclair de compréhension. Le Cartographe Négatif avait joué sa dernière carte pour provoquer le chaos, forçant Valois à courir après un fantôme.

Solis se mit à courir vers l’avant du navire, laissant Valois et ses deux agents près du corps de Laurent et du Chevalier neutralisé. C’était son unique fenêtre.

« N’essayez pas de sauter, Solis ! » hurla Valois. « Les zodiacs sont en position ! »

Solis atteignit la proue de l’Odyssée. Il regarda en bas. La Seine était noire d’encre, froide et profonde. Les agents de Lancer dans leurs embarcations étaient proches, patrouillant la coque.

Il devait s’échapper sans être abattu. Et s’il le faisait, il devait créer suffisamment d’urgence pour que Valois perde encore plus de temps à courir après la fausse piste du 9 Plaisance. Solis n’avait pas l’intention de se rendre à la Base Alpha. C’était un leurre brûlé, mais il était parfait pour occuper Valois.

Solis sortit le talkie-walkie de Valois qu’il avait volé, l’appareil fonctionnant toujours parfaitement. Il le régla sur une fréquence ouverte.

« Valois, c’est Solis. Vous avez raté l’ultime confession parce que vous étiez obsédée par mon arrestation. » Il parlait fort, sachant que Lancer et Valois l’entendraient.

« Le carnet… » Solis tapota sa poche. « J’ai la preuve qu’il était l’enfant infiltré, avec l’Annexe M. Et je vais la donner à Camille Dubois. Vous auriez dû me laisser finir le Protocole 10. »

Solis s’approcha du bord. Il ouvrit le sachet plastique qui contenait le carnet de Laurent et le journal de l’enfant infiltré.

« J’ai perdu Laurent, mais l’information continue de couler. »

Solis lâcha le contenu du sachet au vent. Les pages, déchirées et maculées d’eau de la Seine, s’envolèrent, tournoyant dans la lumière aveuglante des projecteurs de Lancer. Il ne jeta que quelques pages, les plus inutiles, conservant dans sa poche le cœur du carnet.

« Ne faites pas ça ! » Valois crut à l’acte de désespoir. Elle vit les pages s’éparpiller au-dessus de la poupe, le vent les emportant vers la Seine.

Solis lâcha le talkie-walkie, le laissant tomber dans l’eau au pied du navire. Le petit plouf sec rendit le silence encore plus lourd. Valois était désormais coupée de lui, forcée d’agir sans communication.

Solis utilisa son arme (qu’il avait négligée jusque-là) pour briser la balustrade rouillée de la proue. Il avait besoin d’un point d’appui pour la corde. C’était un acte stupide, mais il devait attirer l’attention.

Il attacha une ligne de survie, courte, en nylon pourri qu’il avait trouvée plus tôt, à la rambarde brisée. Il devait glisser rapidement, en utilisant la structure du navire.

Deux agents de Lancer, alertés par le fracas de Solis, s’approchèrent de la proue.

« Stop ! Maintenez votre position, Inspecteur ! Si vous sautez, nous vous abattrons ! » cria le premier.

Solis savait qu’ils n’oseraient pas tirer. Valois n’avait donné aucun ordre d’exécution, seulement de neutralisation. Et Solis avait la preuve physique de l’Ordre.

Il se laissa glisser le long de la corde, le long de la coque immense de l’Odyssée. Il était maintenant invisible pour Valois, qui était plus loin, près de la poupe, toujours occupée à gérer le corps de Laurent et le Cartographe Négatif.

Les agents de Lancer à la proue ne pouvaient pas le voir immédiatement. Solis sentit l’air froid de la nuit sur son visage, le bruit assourdissant de son cœur battant contre la rouille du navire.

Il atteignit l’eau rapidement, la chute n’était pas celle qu’il avait imaginée. Il plongea sous la surface, évitant l’un des zodiacs qui passait derrière lui.

L’eau glaciale frappa son corps déjà épuisé. Il nagea, puis se laissa porter par le courant, utilisant la coque du navire comme abri, le bruit des moteurs des zodiacs couvrant à peine ses faibles mouvements.

Il réalisa la finalité de son acte. Laurent était mort. Le Nom n’avait pas été prononcé. Il n’y avait plus de confession vidéo. Seule l’adresse de la Base Alpha 9 Plaisance, lancée par Chevalier.

Solis émergea à l’arrière de l’Odyssée, là où le courant était plus fort. Il réussit à attraper une bouée de sauvetage abandonnée, se cramponnant à elle pour récupérer son souffle.

Sur le pont, Valois réalisait que Solis avait disparu.

« Il s’est échappé ! Lancer ! Poursuivez-le ! Trouvez-le ! »

Les agents restés sur le pont se ruèrent vers la proue, cherchant à déterminer par où Solis s’était faufilé.

Solis, invisible dans l’obscurité, entendit Valois parler à ses agents, sa voix amplifiée par le haut-parleur d’un de ses hommes.

« Valois, c’est le quartier général. Confirmation du code 9 Plaisance. C’est la Base Alpha, le centre de l’Ordre, mais il est inactif depuis dix ans. »

Valois, malgré tout, devait y croire. Le Cartographe Négatif avait forcé la piste. C’était un signal d’urgence.

Elle se tourna vers Chevalier, toujours menotté. « Pourquoi avez-vous donné cette adresse, Chevalier ? C’est un piège ! »

Chevalier, le visage en sang, sourit. « Parce que je sais ce que Solis va faire ! Maintenant, vous allez devoir choisir : le corps sur le pont, ou l’information que Solis va chercher. »

C’était la vérité. Le corps de Laurent était essentiel pour l’enquête, mais si Solis s’en prenait à 9 Plaisance, il pouvait révéler la Base Alpha.

Valois prit sa décision, une décision stratégique et politique. Le corps de Laurent pouvait attendre. Le secret de la Base Alpha non.

« Unité de transport, concentrez-vous sur 9 Plaisance ! Laissez les zodiacs sur l’eau. Ramenez le Cartographe Négatif au PC Central. Je veux le corps de Laurent immédiatement transféré à la morgue, sécurisé par le Protocole S-5. »

Solis, dans l’eau, comprit sa chance. Le gros de l’équipe de Valois prenait le large pour une piste froide. Il n’avait plus que les zodiacs à gérer.

Il se laissa dériver, s’éloignant du navire. Il savait qu’il s’échapperait par la berge la plus proche. L’eau de la Seine était son unique alliée.

L’idée de la Base Alpha 9 Plaisance était grotesque. Solis y avait déjà envoyé la presse. C’était une diversion par la confusion. Mais Valois était désespérée, forcée de courir vers la nouvelle information « confirmée ».

Solis atteignit une vieille berge non bétonnée, couverte de roseaux bruns et de vase. Il s’extirpa de l’eau, épuisé, trempé, le carnet dans sa poche, lourd et froid. Le bruit des hélicoptères qui revenaient et le vacarme des gyrophares de la police s’éloignait vers le quartier de Plaisance.

Solis regarda en arrière, vers la masse sombre de l’Odyssée, laissant derrière lui le corps de Laurent, l’ultime victime qu’il n’avait pas pu sauver. Le navire de l’ultime révélation était aussi le tombeau de son seul allié infiltré.

Il se remit debout, titubant. Le froid s’était déjà installé dans ses os. Il devait maintenant se rendre à un lieu sûr. Il ne pouvait pas compter sur Camille Dubois, qui était désormais traquée. Ni sur Marie-Ange, qui était toujours retenue.

Solis chercha à identifier son emplacement. Il était entre le quai d’Austerlitz et Bercy. Il devait trouver un endroit pour se sécher et planifier la suite.

Il toucha sa poche. Le carnet de Laurent était là. Solis le sortit. Les pages étaient mouillées, mais lisibles. C’était une feuille détachable, un fragment de l’Annexe M originelle, arraché par Valois lors d’une confrontation précédente. Cette seule feuille détaillait la nature même du Protocole 10, le dernier cycle de mort et de résurrection qu’avait subi Laurent.

Solis continua à marcher, le dos courbé, le long des murs industriels. Il trouva une petite arcade, une entrée de service abandonnée.

Il se cacha à l’intérieur, allumant son briquet pour un peu de lumière. Il se concentra sur la feuille. Il était à la fois un vestige de l’enfant et la preuve que le Protocole 10 était un schéma de l’Ordre.

Le carnet révélait un détail crucial. Le Protocole 10 n’était pas seulement un interrogatoire létal. C’était aussi un mécanisme de transmission. Les victimes, dans l’entre-deux, ne livraient pas seulement des mots, mais implantaient des balises conceptuelles dans leur esprit.

Solis se souvint des derniers mots de Laurent : « Le secret… est… la Matrice. »

La Matrice. Solis comprit que ce n’était pas un Nom, mais un lieu. Un système.

Il reprit sa lecture de la page détachable du carnet. Elle décrivait un point de non-retour pour l’onde cardiaque. Laurent était revenu neuf fois. Le dixième choc, le dernier, était celui du point de bascule.

Solis s’arrêta. Il revit la scène du navire. Chevalier, dans sa rage vengeresse, avait envoyé la surtension, détruisant toutes les données. Mais Solis avait vu l’adresse clignoter : 9 Plaisance, B5, SAINTE-PÈRES, H3.

L’adresse était un composite : Base Alpha 9 Plaisance, Bâtiment 5, mais aussi Saint-Pères, Hospice, H3. Un lieu secret au sein de l’hôpital Saint-Pères.

Solis comprit le piège. Le 9 Plaisance n’était qu’un leurre pour attirer les forces de Lancer. Le vrai lieu, l’ultime confession que Chevalier voulait que Solis trouve, était l’Hospice Saint-Pères.

Il se leva, utilisant son énergie restante. Il devait se rendre à Saint-Pères. Il devait trouver l’Hospice et comprendre pourquoi Chevalier avait utilisé la mort de Laurent pour le forcer à y aller.

Solis se glissa hors de l’arcade, sa silhouette se fondant dans l’obscurité. Il évita la gare de Bercy et se dirigea vers le centre.

Il lui fallait un téléphone, des vêtements secs, et un plan.

Il s’arrêta dans une ruelle déserte, trouvant une vieille cabine téléphonique. Il utilisa des pièces de monnaie qu’il avait conservées et composa le numéro de Camille Dubois.

La journaliste répondit immédiatement, sa voix hurlante.

« Solis ! C’est le chaos ! Valois a mobilisé Lancer. La rédaction est bouclée. Ils ont saisi les preuves, tout le monde est interrogé ! »

Solis resta calme. « Écoutez-moi bien, Camille. Ne parlez plus de la Base Alpha. C’est un leurre. »

« Quoi ? Mais le journal… Il est sorti ! Le titre, l’encre, tout ! »

« Bien. C’était le but. Maintenant, écoutez-moi. J’ai le nom du lieu final. Un lieu important pour L’Ordre. Mais j’ai besoin d’une information. »

« Laquelle ? »

« L’Hospice de Saint-Pères, Camille. Il y a un bâtiment ancien, l’H3. Je veux son plan. Tout ce qui a été déclassifié, les archives de l’Ordre. »

Camille Dubois était confuse. « L’Hôpital ? Pourquoi ? Ils ont déjà fait un assaut là-bas ! »

« Parce que Laurent est mort. Et Chevalier a forcé une adresse secrète dans son défibrillateur. Je crois que le Protocole 10 n’était pas seulement pour la confession, mais pour donner une sorte d’ultime message à l’Ordre. »

Solis expliqua rapidement le code composite (9 Plaisance/Saint-Pères, H3).

« Valois va se rendre compte du leurre bientôt. Quand elle arrivera à 9 Plaisance. J’ai besoin de ces plans. Vous les trouvez et vous me contactez par le même téléphone de Laurent. Je compte sur vous. »

« Et vous ? Où êtes-vous ? »

« En mouvement. » Solis raccrocha. Il acheta une bouteille d’eau et un journal du matin à un kiosque pour se faire passer pour un citoyen.

Il était temps de voir l’étendue des dégâts de l’édition de la veille. Le titre, « LA MORGUE ET L’ORDRE. VALOIS COUPABLE. ENFANT INFILTRÉ. BASE ALPHA 9 PLAISANCE », était là, en gros caractères, maculé d’encre noire.

Solis sourit. Valois avait beau saisir les exemplaires, l’information était sortie. La machine bureaucratique de l’Ordre ne pouvait plus la contenir.

Solis réalisa qu’il avait faim. Il avait passé plus de vingt-quatre heures sans repas. Il utilisa le reste de sa monnaie pour un café.

Il s’assit sur un banc, observant les premières lueurs de l’aube sur les grands boulevards. Le monde était le même, mais Solis avait basculé dans une nouvelle réalité. Il était le seul dépositaire du secret de Laurent.

Il ouvrit le carnet de Laurent et regarda l’écriture de l’enfant. Il y avait une phrase en latin, au bas de la page, que Marie-Ange n’avait pas pu déchiffrer à cause de la précipitation : Hoc est Initium.

C’est le début.

Solis se demanda si c’était le début de la fin pour L’Ordre, ou le début d’un cauchemar encore plus grand. Laurent avait compris le Protocole 10 comme un mécanisme de survie.

Solis se leva. Il devait trouver un moyen de se rendre à Saint-Pères sans se faire repérer. Le métro était trop risqué.

Il trouva un taxi, et au lieu de lui donner l’adresse de l’Hôpital, il demanda la gare de Lyon. C’était une diversion.

Dans le taxi, Solis revit les moments de chaos sur l’Odyssée. Valois avait eu une fureur froide, mais Chevalier avait agi par vengeance.

Solis se demanda ce que Valois ferait en trouvant le 9 Plaisance vide. Elle comprendrait immédiatement que Solis avait utilisé le signal de Chevalier pour la leurrer. Elle reviendrait à la piste initiale : le corps de Laurent.

Elle aurait sécurisé le corps à la morgue, empêchant toute autopsie indépendante. Solis devait intercepter le corps.

Laurent était la clé. Pas l’Annexe M. Pas le Nom. Laurent, l’enfant qui avait réussi à revenir neuf fois du seuil.

Solis avait le sentiment que la Matrice n’était pas un lieu, mais une personne. Quelqu’un qui coordonnait l’ensemble de l’Ordre.

Le taxi s’arrêta à la gare de Lyon. Solis paya et se dirigea vers une sortie secondaire. Il trouva une moto laissée ouverte, sans surveillance, le casque sur le siège. Il le prit. C’était une opportunité trop belle qu’il ne pouvait pas refuser.

Solis mit le contact. Il était un flic, mais dans sa situation, voler une moto était un acte de survie. Il se lança dans les rues de Paris, slalomant entre les voitures, le vent froid s’engouffrant. Il prenait la direction du 7e arrondissement, l’Hospice Saint-Pères.

Il arriva en vue de l’hôpital. Le périmètre était toujours en partie sécurisé par des agents de Lancer, mais la confusion régnait. Les agents étaient dispersés, certains à la recherche de Solis, d’autres envoyés à 9 Plaisance.

Solis laissa la moto dans un parking souterrain, loin de l’hôpital. Il se changea rapidement. Il enleva ses vêtements trempés et enfila un pull et un jean qu’il avait volés dans un supermarché.

Il se rendit à pied vers les bâtiments de l’Hospice. Saint-Pères n’était pas qu’un hôpital. C’était aussi un labyrinthe souterrain de tunnels et de pavillons datant du XIXe siècle.

Il trouva le Pavillon H3. Il était isolé, situé à l’arrière du complexe, et semblait être abandonné. Il y avait un petit écriteau : Zone de Rénovation. Accès Interdit.

Solis s’approcha discrètement. Le pavillon était sombre, les vitres brisées. C’était l’endroit parfait pour L’Ordre. Un lieu où tous les regards étaient détournés.

Il reçut un message de Camille Dubois sur le téléphone de Laurent.

« Plans de l’H3 sont des archives de guerre. C’était une morgue auxiliaire et une zone de désinfection. Un réseau de tunnels est lié directement au Centre de Triage souterrain que vous avez utilisé. »

Solis sourit. Chevalier avait raison. Cet endroit était la Matrice.

Il utilisa une béquille de métal qu’il trouva pour forcer la porte arrière de l’H3. Le bois pourri céda dans un grincement de protestation.

Solis entra. L’air était froid et chargé de l’odeur de la poussière et d’une humidité séculaire. Il n’y avait pas de lumière.

Il alluma la lampe de son téléphone (qu’il avait récupéré de son ancien téléphone jeté) et avança lentement. Le pavillon était délabré, les murs recouverts de moisissures.

Il se trouva dans un long couloir, avec des portes de chaque côté. Il entendit un bruit. Un clic sec, venant du fond du couloir.

Solis s’arrêta net. Il n’était pas seul.

Il se colla au mur, son arme sortie. Ce n’était plus le pistolet sale qu’il avait pris. C’était l’arme d’un des agents de Lancer qu’il avait neutralisé plus tôt.

Il avança prudemment, évitant les morceaux de plâtre tombés du plafond. Le clic se répéta. Trois fois. C’était un signal codé.

« Qui est là ? » Solis parla, sa voix résonnant dans le silence lugubre.

Une silhouette sortit de l’ombre, à l’extrémité du couloir. L’homme portait un uniforme de sécurité de l’hôpital, mais son visage était masqué.

L’homme pointa une lampe vers Solis, l’aveuglant.

« Solis. Nous vous attendions. » Sa voix était robotique, déformée par un embout.

« L’Ordre ? » demanda Solis, pointant son arme vers l’homme.

« L’Ordre est en mouvement. Vous avez fait trop de bruit. Valois arrive. Elle a compris que 9 Plaisance était une diversion. »

Solis réalisa que Valois avait été plus rapide que prévu. Elle était déjà en route vers Saint-Pères pour récupérer le corps de Laurent et neutraliser la menace.

« Qui êtes-vous ? »

« L’Ordre m’a envoyé vous attendre. Chevalier a utilisé la fin du Protocole 10 pour vous donner un indice, Solis. Pas le Nom. Mais le commencement. » L’homme fit un pas en avant.

« La Matrice. Qu’est-ce que c’est ? »

« Le lieu où l’Ordre a commencé l’Affaire. C’est ici, H3. Ce n’est pas la Base Alpha. C’est la rampe de lancement. »

Un autre bruit, plus sourd, parvint de l’extérieur. Des pas. Des bottes. Valois était là.

« Vous n’avez plus le temps, Solis, » dit l’homme en uniforme. « Valois arrive par le sud. Vous devez prendre le tunnel central. C’est la seule issue. »

L’homme se jeta sur Solis, non pour l’attaquer, mais pour le pousser. Solis, pris par surprise, perdit l’équilibre. Il sentit la présence d’un autre individu derrière l’homme masqué.

« Laissez-moi ! » Solis se dégagea, visant son arme.

L’homme masqué s’effondra, mais pas sous le coup de Solis. Il était atteint. Solis vit l’autre homme se glisser dans l’ombre.

Solis se précipita vers l’homme masqué. Le garde de sécurité, au sol, avait une blessure à l’épaule.

« Qui était-ce ? » demanda Solis.

« Un nettoyeur, » dit l’homme. « Il est là pour vous neutraliser et me faire taire. »

« Qu’est-ce qui est ici, dans le H3 ? »

« Le Plan. Le plan original. L’Ordre a utilisé cette morgue secondaire pour les morts de l’Affaire. Laurent venait ici pour son infiltration. Il a laissé sa dernière piste. »

L’homme pointa vers le sol, vers une petite trappe cachée sous une dalle fissurée.

« Le carnet de bord original. Annexe M. Pas la version que vous avez eue. La vraie. Elle est ici. »

Soudain, une lumière aveuglante inonda le couloir. Valois entrait par la porte principale, son arme pointée.

« Solis ! Dernière chance ! Rendez-vous et jetez cette arme ! Le Nettoyeur va s’occuper de vous ! »

Solis réalisa qu’il était pris en sandwich. Valois le voulait mort, mais elle voulait le carnet de Laurent pour le discréditer.

« Je l’ai trouvé, Valois ! Le carnet ! » Solis hurla. « Dans le H3, la Matrice ! »

Valois, hésitant à tirer à cause de l’obscurité et du risque de blesser l’agent masqué (le Nettoyeur), ordonna à ses hommes.

« Bloquez le couloir ! Solis, vous ne sortirez pas d’ici ! »

Solis se précipita vers la trappe. Il utilisa la béquille de métal pour la soulever. En dessous, il y avait un puits.

« Le carnet est là-dessous, Valois ! Si vous me tirez dessus, je le lâche ! Il tombera dans l’égout ! »

Solis plongea la main dans la trappe, tirant sur une vieille sacoche en cuir. C’était le carnet de bord.

Valois avança, son pas lourd. « Donnez-le-moi, Solis. C’est fini. »

Solis sortit le carnet. Il le jeta sur le sol, juste aux pieds de Valois.

« Prenez-le. Mais regardez-le bien. C’est la confession de Laurent. La vraie. »

Valois, entre la méfiance et la victoire, s’agenouilla pour le saisir.

Solis, profitant de la distraction, se retourna vers l’homme blessé.

« Le tunnel ! »

L’homme pointa vers le puits, sa voix à peine audible.

Solis n’eut pas le temps d’entrer. Il entendit le tir. Pas de Valois, mais de l’ombre derrière lui. Le Nettoyeur.

La balle frappa le mur à côté de Solis. Il se laissa tomber dans le puits, poussant l’homme blessé avec lui.

Ils tombèrent dans le tunnel, le carnet de Laurent s’écrasant dans la vase. Solis se releva, l’homme gémissant de douleur.

« Le tunnel conduit où ? »

« Aux Docks. À un hangar de triage. Le dernier lieu de l’Ordre. »

Solis comprit. La Base Alpha 9 Plaisance était la diversion pour Valois. Saint-Pères H3 était le lieu de l’Annexe M. Et le tunnel menait au lieu de la Confession.

Il laissa l’homme blessé, qui avait cessé de respirer, et se lança dans le tunnel. Il avait le carnet de bord. Il avait la Matrice.

Il entendit Valois crier, sa voix résonnant dans le puits. « Il s’est échappé ! Lancer ! Fermez le tunnel Docks ! »

Solis courait, l’eau montant jusqu’à ses chevilles.

Il avait gagné le secret, mais il avait perdu son allié. Il devait se rendre aux Docks.

Il s’arrêta. Il devait laisser une piste pour Valois. Une dernière.

Il ressortit le téléphone de Laurent (qu’il avait sur lui). Il envoya un message crypté à Valois : Docks. Hangar X. Le Cartographe Négatif a laissé le Nom de L’Ordre. Je vous donne ma dernière heure.

Solis lança le téléphone dans l’eau. Il accéléra.

Il courait vers les Docks pour une confrontation finale. Il ne savait pas ce que Chevalier avait laissé au Hangar X.

Solis courut dans le tunnel, le carnet de bord dans sa main, l'odeur des égouts et de la vase l'assaillant. Il devait maintenant devancer Valois, qui fonçait vers le Hangar X, pensant que Solis y laissait le Nom.

Il se concentra sur le carnet. Laurent était mort. Son sacrifice devait servir à quelque chose.

Il accéléra, les tunnels se faisant de plus en plus étroits et sombres, le faisant basculer vers le dernier lieu de la vérité.

Solis courut jusqu'à ce que la bouche d'égout des Docks soit en vue, son cœur battant à la chamade, l'adresse du Hangar X en tête comme seul objectif.

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